Projet KAM

Mémoires de la traite negrière et de l'esclavage, leurs résistances et leurs abolitions : une enquête photographique

Le nom Cham est issu d’une déformation, par les rédacteurs de la bible, du terme Kam ou Kem, terme signifiant « noir », « noirci » en langue pharaonique. Les Égyptiens l’utilisaient pour désigner leur pays et plus largement le continent africain. On retrouve des racines communes avec les mots Kemi/Kembou/Kheum/Kala qui signifient charbon/brûlé/noir dans plusieurs langues africaines 1 .

Par la suite, le mot est employé en référence à l’épisode biblique de la Genèse connu sous le nom de « malédiction de Cham » lors duquel Canaan, et avec lui toute sa descendance, est maudit par le grand-père Noé pour un péché commis par son père. En Europe, l’utilisation de la malédiction de Cham comme première base idéologique pour la justification de l’infériorité des peuples noirs africains et donc leur mise en esclavage apparaît au XVIIe siècle, avec l’essor de la plantation sucrière et de la demande croissante d’esclaves en Amérique.

Cham/Kam est un mot ambivalent et polysémique. Il renvoie à une perception de soi, celle des Africains Egyptiens de l’Antiquité pour lesquels le terme exprimait une connotation phénotypique et ethno-géographique, autant qu’à une représentation de l’autre, celle des empires et des élites occidentales qui s’approprièrent ce terme pour légitimer moralement et religieusement l’asservissement des peuples africains et l’exploitation des pays colonisés.

Les mémoires de l’esclavage sont les mémoires du gouffre absolu. Elles sont également un rappel de présence, rappel des luttes contemporaines pour l’émancipation des humains contre le racisme systémique, la xénophobie, l’eurocentrisme, le capitalisme néolibéral. Elles sont aussi le récit d’une formidable épopée de résistance qui traverse les époques, les nations et les communautés dans les quelles la lutte particulière des peuples afro-diasporiques pour la liberté s’élève au rang d’emblème de la lutte universelle des hommes pour l’émancipation et l’autodétermination : « Chacun de nous a besoin de la mémoire de l’autre, parce qu’il n’y va pas d’une vertu de compassion ou de charité, mais d’une lucidité nouvelle dans un processus de la Relation. Et si nous voulons partager la beauté du monde, si nous voulons être solidaires de ses souffrances, nous devons apprendre à nous souvenir ensemble »[1].

C’est en ayant à l’esprit cet idéal que j’ai entamé mon errance photographique à travers l’Atlantique, pas vraiment intéressé par ce qui nous séparait en tant qu’humains - et dont j’allais aussi comprendre ensuite l’importance sociologique - mais plutôt à la recherche d’un dénominateur commun, un élément singulier qui nous relie et nous définit en tant que tels. Je suis parti avec la conviction très intime et presque inexplicable que c’était seulement dans l’obscurité de la cale du navire négrier et de sa mémoire blessée, cicatrisée, occultée ou brandie, je pouvais trouver le véritable quid de notre humanité.

Il a été, avant tout, question d’un voyage personnel sur les routes de la traite, dans les blessures de cette violence fondatrice. J’ai célébré les « vengeurs de ce monde » en Haïti, j’ai écouté les « dieux d’Afrique » au Bénin, j’ai partagé le don de l’obia au Suriname. Nombreux ont été les amis et les rencontres, tel des parrains, à m’accompagner soigneusement dans ce voyage initiatique entre l’Afrique, la Caraïbe et les Amériques pour revenir enfin à mon pays natal, l’Italie.

Au prix d’innombrable compromis, de négociations, parfois d’affrontements avec moi-même, j’ai trouvé la mémoire fragile mais vivante de l’indicible. J’en ai respiré l’odeur, celle du jus de canne dans les plaines du Nord en Haïti, celles de fèves de cacao sur les roças de Sao Tomé, ou encore les graines de café des verdoyantes cafetales à la périphérie de Santiago de Cuba. Chacun de ces parfums délicieux me parlait paradoxalement de la peine infligée à douze millions des femmes et d’hommes africains - et à au moins autant issus de la diaspora - pour faire tourner l’économie du sucre, du chocolat et du café. Mais dans chacune de ces odeurs, j’ai vu réfléchi, tel un miroir inversé, la beauté du monde, la capacité à rester debout, l’extraordinaire humanité et la vitalité produites par la résistance à l’esclavage. La réaction à l’indicible avait été bien plus forte que ce que les livres d’histoire voulaient me donner à croire. Et de nombreuses pratiques, sur les deux rives de l’Atlantique, faisaient toujours revivre la lutte éternelle de la dignité contre l’injustice.

Mes questions d’ordre philosophique sur l’humanité en introduisaient d’autres, plus politiques. En effet, derrière la multitude des pratiques que j’allais découvrir et photographier, force était de constater la présence de communautés souvent marginalisées, fragilisées et démunies face à des politiques de gouvernance ultra-libérales. L’héritage de l’esclavage ne s’exprimait pas seulement en termes de pratiques de résistance mais aussi comme persistance d’un système de pouvoir de matrice coloniale, aves ses discours et ses actions, ses classismes et ses racismes. D’où mes questions : Quelle est ma place dans ce système ? quel pouvoir j’y exerce ? Pourquoi et comment puis-je être assigné à un masque blanc qui m’octroie d’emblée des privilèges, qui peut rendre mon corps inviolable, intouchable, puissant, de la même manière qu’un masque noir peut rendre le corps de mon voisin et, en l’occurrence, celui des personnes par moi photographiées, vulnérable, exploitable, impuissant à cause de la couleur de peau ? De quelle manière suis-je investi de ce pouvoir malgré mon background d’homme terrone issue de la paysannerie émigrée du Sud de l’Italie et ma condition assumée de lgbt dans un monde patriarcal ? Quelle est l’origine de ce dispositif binaire si puissant qu’il songe à niveller toutes les différences, les particularismes, les individualismes de chacun, pour nous assigner, tout en nous séparant, à des identités figées, des masques prédéterminés de pouvoir autant que de l’oppression, portant les attributs du pouvoir comme les stigmates de l’oppression ?

Je voulais m’inviter au cœur de ces pratiques pour comprendre tout cela, ou du moins essayer. Je me suis placé derrière l’appareil photographique, qui a été pour moi un nouveau mode d’appréhension du réel. Parce qu'en définitive, plus que de belles images, je cherchais à me réinventer de nouvelles appartenances et le sens le plus profond de mon existence : la relation aux autres.

Nicola Lo Calzo, Novembre 2019



[1] Edouard Glissant, Une nouvelle région du monde, Paris, Collection Blanche, Gallimard, 2006

Ghosts Among Us: The Living Presence of Slaves In Our World.  

“Slavery is a ghost, both the past and a living presence; and the problem of historical representation is how to represent that ghost, something that is and yet is not,” Haitian historian and post-colonial thinker Michel-Ralph Trouillot has written.[1] The problem of historical representation of colonial slavery is also, if not more so, the problem of visual representation. What should we see of something that “is and yet is not”? Of something that has been so central to the history of modernity, of the West and of the world, and yet has been so marginalized or erased in national European narratives? That remains a contentious issue in Africa, though historical revision is finally being done? Further, the representation of colonial slavery is tied with the representation of the Black body in Western imagination and of the transformation of skin color into a social and cultural marker. What must be shown? An how?

Slavery is inseparable from the world of Western consumption, of the introduction of the sweet and addictive products of slavery in the global market. Let us just think of how sugar, coffee, tobacco, cotton, and chocolate deeply transformed and affected European imagination, tastes, social and cultural ways of being and receiving, of presenting oneself to the world, of becoming a man or a woman. Yet, we must be careful so that European representations of slavery do not become our only repertoire. We must shift our gaze from the Western pictorial construction of the enslaved to the world that slaves created with their knowledge, their languages, their cultural practices, and their philosophies. What must be seen? What must be shown?

The slave is a liminal figure, a ghost that haunts our world. His spectral presence must be preserved, Achille Mbembe has argued, so that “he” keeps alive the crime that was committed, “he” keeps open the wound of exile, despair, hope and resistance so that we continue to fight for the abolition of all forms of bondage and servitude. Indeed, in the Caribbean, in Africa, in the Americas, in the Indian Ocean, the memories of slavery are first and foremost the memories of the anti-slavery struggle. The cries, the songs and the texts of the enslaved, the oral memories of the Haitian revolutionaries, the epic of the maroons, the resistance of enslaved women, all constitute a repertoire, a vast library of what was and what is to come, that is a world where liberty and equality are not abstract principles but the foundations of living together.        

In his project “CHAM,” Nicola Lo Calzo explores the multiple forms in which the legacy of slavery has been passed down. Travelling in Senegal, Benin, Ghana, Togo, Guadeloupe, Martinique, Haiti, Louisiana, Mississippi, Guiana, Surinam and soon Brazil, Cuba and Angola, Lo Calzo records forms of subjectivity and representation that link past and present. We glimpse several notions of identity discourse, ways of reinventing oneself, of reinventing tradition and of writing history from below. Lo Calzo even expands our understanding of the power of racial ideology with the astonishing pictures of white families descendants of slaves’ owners in Louisiana.

However, none of his photos seeks to provoke abstract indignation. This is their strength. For too long, the West has been looking at its history as colonial powers through a moralistic lens, marginalizing in the process its concrete and material but also narcissistic interests, in buying, deporting, and exploiting African women and men, reducing them into objects of commerce and a racialized and disposable workforce. Lo Calzo eschews this pitfall. He does not seek to produce in the spectator an easy and confortable position but rather he invites him/her to contemplate the memories of slavery as they are translated by individuals, by a group, by a community.

Nicola Lo Calzo, whom I met in 2009 when he first introduced me to his CHAM project, is contributing to the emerging body of art work that seeks to revise the representation of slavery. By taking the contemporary expressions of slavery as the central object of his work, he challenges the discourse that slavery is a thing from the past and shows its living presence. Taking inventory of this living presence, Lo Calzo weaves aesthetic and ethics together.       

Françoise Vergès    

[1] Michael-Rolph Trouillot, Silencing the Past: Power and the Production of History 
(Boston: Beacon Press, 1997), p. 147.

Revue de presse

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Bibliographie

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