Binidittu

Binidittu

Binidittu or l'Homme invisible

La série Binidittu (2017-2019) interroge la condition des Africains migrants dans la Méditerranée à travers la figure historique de Benedetto Manasseri (1524-1589), un homme afro-sicilien qui est devenu le premier saint noir de l'histoire, sous le nom de Benoît le Maure.

Benoît est né en 1524 à San Fratello, ville de la province de Messine (Sicile), d'un couple d'esclaves africains, Diana, au service de la famille Larcan et Cristoforo, propriété de la famille Manasseri. Après avoir travaillé comme pasteur, à l'âge de 20 ans, il commença une vie d’ermite à la suite du Frère Girolamo Lanza, jusqu'en 1562 où, par ordre pontifical, il intégra l'ordre des Franciscains et se rendit au couvent de Santa Maria di Gesù à Palerme, où sa réputation comme bienheureux et guérisseur se consolidera jusqu'à sa mort en 1589. De son vivant, sa vénération s'était déjà étendue à toute la Sicile et bientôt à l'Amérique coloniale espagnole et portugaise où elle est encore très présente. En Europe, à l'incroyable renommée qui lui a été attribuée au XVIIème siècle (déjà en 1612, Lope de Vega lui a dédié une pièce : « La célèbre comédie du Noir Saint Rosambuco de la ville de Palerme »), suivi bientôt l’oubli. Le culte de Benoît survit aujourd’hui en Sicile, notamment dans les villes italiennes de Palerme, San Fratello et Acquedolci, où chaque année le saint noir est célébré.
 
Depuis le début de la crise migratoire en Méditerranée et l'arrivée du gouvernement italien anti-migrant dirigé par le Premier Ministre Salvini, la mémoire de Benoît dépasse la dimension religieuse. Par le biais d’initiatives locales, elle croise l’expérience des migrants-es africains-es, à qui Benedetto s’offre comme un symbole réactualisé de citoyenneté universelle.

Hormis ces initiatives, un fossé semble néanmoins exister entre la diaspora africaine et la population autochtone, y compris les dévots. Les populations issues de l’immigration sont confrontées à un certain isolement et à une exclusion des corps politique, économique et social. Nombreux sont les ghettos à voir le jour en marge des grandes plantations agricoles, transformant ces hommes et ces femmes en personnes invisibles.  

Dans ces conditions, l’héritage de Benoît Manasseri renvoie à une présence aussi bien qu’à une absence, une figure historique majeure, autant célébrée en Amérique Latine qu’elle est oubliée et effacée en Europe. Comment en est-on arriver à cet oubli en Occident et de quelle manière cela peut nous renseigner sur l’invisibilité des migrants-es africains-es vivant aujourd’hui dans la Méditerranée ? Autant de questions auxquelles le projet photographique Binidittu tentera de répondre.

Binidittu apparaît comme une allégorie de notre époque : la rencontre entre le Mare nostrum et le monde, l’oubli et la mémoire, le racisme banalisé et l’humanité partagée, les aspirations du peuple sicilien et les espoirs de liberté et dignité des migrants africains à la dérive vers les côtes européennes. 

Nicola Lo Calzo, Novembre 2019