Projet Cham

CHAM, Mémoires de l'esclavage colonial : une enquête photographique

J’ai commencé le projet Cham(1) avec l’urgence de répondre à cette question : Comment a été rendu possible la déportation de douze millions d’hommes et de femmes du continent Africain vers les Amériques et l'Europe? De quelle manière fut organisé le consensus politique social et moral autour de ce trafic pendant quatre siècles et, ensuite, comment il a été possible d’effacer cette tragédie de la mémoire collective de l’Occident (et pas seulement), même jusque dans les manuels scolaires. Est-ce que les mémoires de l’esclavage, écartées par les rails de l’histoire officielle, ont quand-même pu survivre jusqu’à nos jours et, si oui, sous quelles formes, dans quelles pratiques et quels lieux? Dans quelle mesure, ces mémoires, refoulées par les uns, préservées par les autres, définissent nos relations au quotidien, notre perception de l’autre et la place de chacun dans la société?

 
Avec Cham j’interroge l’héritage de l’esclavage colonial dans le monde atlantique au XXIe siècle et je m’intéresse en particulier au patrimoine immatériel encore existant, c’est à dire aux multiples descendances et diverses manifestations des mémoires de l’esclavage colonial, des résistances à celui-ci, de ses abolitions.

 
La genèse du projet Cham s’inscrit fondamentalement dans un questionnement personnel sur l’identité. Qu’est-ce que l’autre ? Comment est-il fabriqué, par qui, et par quel système ? Il s’agit de questions que l’on se pose quand on découvre appartenir à une minorité – comme c’est le cas pour moi. Depuis mon enfance, J’ai toujours été l’autre de quelqu’un. Cette violence quotidienne m’a poussé à chercher des mécanismes de survie pour rester visible et ne pas «disparaître». Mon travail photographique s’est peu à peu construit spontanément autour des minorités (que ce soit en fonction du genre, de la race, de l’orientation sexuelle ou de la classe), à leurs combats, à leurs négociations et à leurs stratégies pour exister face à un système dominant.

Devant cette amnésie généralisée, les mémoires de l’esclavage portées par les Afro-descendants constituent un véritable moyen d’être au monde et de résister face à un système qui prétend encore les dénier ou les minimiser. D’où, leur valeur éminemment politique. Dans mon travail, je ne porte pas de jugement moral vis-à-vis des personnes ou des communautés que je rencontre. Il s’agit plutôt pour moi de montrer ce qui existe aujourd’hui en termes de pratiques et de mémoires vivantes et de poser ainsi des questions. Je souhaite m’interroger et nous interroger sur notre propre présent, le déconstruire à travers une perspective historique.

L’esclavage colonial a été un système économique et social qui a organisé la vie dans les sociétés européennes, en Amérique et en Afrique pendant quatre siècles. Il a fabriqué l’idéologie de la race et de la hiérarchie raciale. Toujours pour des raisons économiques et d’accumulation des capitaux, il a produit le privilège des Blancs et renforcé le patriarcat hétérosexuel qui structure nos sociétés contemporaines. Nous sommes tous les héritier•ère•s de cette histoire qui influence toujours la manière de se représenter les autres, de les classer, voire de les dénier. Les sequelles de l’esclavage n’existent pas seulement sur le plan des représentations, mais aussi au niveau des pratiques et des conditions sociales des minorités visibles: certaines formes d’asservissement – je pense aux agriculteurs africains exploités dans les plantations de tomates du Sud de l’Italie, aux camps de prisonniers en Libye...– et la pauvreté dans laquelle vivent aujourd’hui la plupart des Africain•e•s et des communautés afro-descendantes en Amérique et en Europe sont le résultat d’une politique économique à l’oeuvre depuis le XVe siècle. Il faut fabriquer l’Autre, comme “migrant”, “clandestin”, “extracommunautaire” ou “étranger”, le rendre invisible en tant qu’individu et ainsi le déshumaniser pour en légitimer l’exploitation. Les fins n’ont guère changé au fil des siècles : le profit avant tout.

L’apport des études anthropologiques a été déterminant dans le choix des lieux et des sujets. Mais c’est surtout une fois sur place, à travers la rencontre de personnes (artistes, chercheurs, associations, institutions, familles), que je comprends ce qui m’intéresse et à travers quel angle et avec quelle perspective je souhaite le raconter. Mes photographies prennent forme au fur et à mesure des rencontres et/ou des amitiés que j’ai nouées avec les personnes que je photographie.

Les pratiques que j’ai eu la possibilité de photographier pendant ces années demeurent très vivantes. Malheureusement elles sont souvent peu visibles du grand public, voire totalement occultées. On leur accorde peu d’intérêt du fait qu’elles sont portées par des groupes minoritaires sans véritable poids médiatique ni pouvoir social. Souvent, on s’obstine à penser ces pratiques comme des mémoires communautaires isolées. On oublie souvent qu’elles sont le fruit d’une histoire commune, celle de la rencontre/affrontement entre Europe, Afrique et Amériques, celle de la conquête des puissances européennes, du colonialisme, de l’esclavage occidental des Africains, et de la multitude des cultures élaborées à son encontre.

Cham n’est pas un inventaire systématique de toutes les mémoires existantes. Ce n’est pas le but de ce travail. Cham est avant tout un voyage subjectif à travers une nouvelle géographie de la mémoire et du monde, qui souhaite « déplacer les centres »(2) et éveiller les consciences sur des savoirs et des pratiques à la marge, représenter ces peuples dépositaires et leur incessante circulation par-delà l’Atlantique.

Nicola Lo Calzo

(1) Le nom Cham est une référence à l’épisode biblique de la Genèse connu sous le nom de la malédiction de Cham (ou Cam, ou
Ham), lors duquel Canaan, et avec lui toute sa descendance, est maudit par son grand-père Noé pour un péché commis par son père
Cham. La narration biblique de la malédiction intervient à la fin du déluge. En Europe, l’utilisation de la malédiction de Cham comme
justification de l’infériorité des peuples noirs africains et de la légalité de l’esclavage apparaît au XVIIe siècle. La première véritable
apparition du mythe ait eu lieu dans les cercles protestants hollandais, en correspondance avec l’expansion de la traite atlantique des
Africaines et Africains. Ce mot “Cham” est révélateur pour moi de l’implication directe de l’Église à l’économie de l’esclavage et du
rapport de pouvoir que l’Occident a établi avec l’Autre, tant au niveau des représentations que des actions.
(2) Ngũgĩ wa Thiong’o, Moving the Centre: The Struggle for Cultural Freedom, Heinemann, 1993

Ghosts Among Us: The Living Presence of Slaves In Our World.  

“Slavery is a ghost, both the past and a living presence; and the problem of historical representation is how to represent that ghost, something that is and yet is not,” Haitian historian and post-colonial thinker Michel-Ralph Trouillot has written.[1] The problem of historical representation of colonial slavery is also, if not more so, the problem of visual representation. What should we see of something that “is and yet is not”? Of something that has been so central to the history of modernity, of the West and of the world, and yet has been so marginalized or erased in national European narratives? That remains a contentious issue in Africa, though historical revision is finally being done? Further, the representation of colonial slavery is tied with the representation of the Black body in Western imagination and of the transformation of skin color into a social and cultural marker. What must be shown? An how?

Slavery is inseparable from the world of Western consumption, of the introduction of the sweet and addictive products of slavery in the global market. Let us just think of how sugar, coffee, tobacco, cotton, and chocolate deeply transformed and affected European imagination, tastes, social and cultural ways of being and receiving, of presenting oneself to the world, of becoming a man or a woman. Yet, we must be careful so that European representations of slavery do not become our only repertoire. We must shift our gaze from the Western pictorial construction of the enslaved to the world that slaves created with their knowledge, their languages, their cultural practices, and their philosophies. What must be seen? What must be shown?

The slave is a liminal figure, a ghost that haunts our world. His spectral presence must be preserved, Achille Mbembe has argued, so that “he” keeps alive the crime that was committed, “he” keeps open the wound of exile, despair, hope and resistance so that we continue to fight for the abolition of all forms of bondage and servitude. Indeed, in the Caribbean, in Africa, in the Americas, in the Indian Ocean, the memories of slavery are first and foremost the memories of the anti-slavery struggle. The cries, the songs and the texts of the enslaved, the oral memories of the Haitian revolutionaries, the epic of the maroons, the resistance of enslaved women, all constitute a repertoire, a vast library of what was and what is to come, that is a world where liberty and equality are not abstract principles but the foundations of living together.        

In his project “CHAM,” Nicola Lo Calzo explores the multiple forms in which the legacy of slavery has been passed down. Travelling in Senegal, Benin, Ghana, Togo, Guadeloupe, Martinique, Haiti, Louisiana, Mississippi, Guiana, Surinam and soon Brazil, Cuba and Angola, Lo Calzo records forms of subjectivity and representation that link past and present. We glimpse several notions of identity discourse, ways of reinventing oneself, of reinventing tradition and of writing history from below. Lo Calzo even expands our understanding of the power of racial ideology with the astonishing pictures of white families descendants of slaves’ owners in Louisiana.

However, none of his photos seeks to provoke abstract indignation. This is their strength. For too long, the West has been looking at its history as colonial powers through a moralistic lens, marginalizing in the process its concrete and material but also narcissistic interests, in buying, deporting, and exploiting African women and men, reducing them into objects of commerce and a racialized and disposable workforce. Lo Calzo eschews this pitfall. He does not seek to produce in the spectator an easy and confortable position but rather he invites him/her to contemplate the memories of slavery as they are translated by individuals, by a group, by a community.

Nicola Lo Calzo, whom I met in 2009 when he first introduced me to his CHAM project, is contributing to the emerging body of art work that seeks to revise the representation of slavery. By taking the contemporary expressions of slavery as the central object of his work, he challenges the discourse that slavery is a thing from the past and shows its living presence. Taking inventory of this living presence, Lo Calzo weaves aesthetic and ethics together.       

Françoise Vergès    

[1] Michael-Rolph Trouillot, Silencing the Past: Power and the Production of History 
(Boston: Beacon Press, 1997), p. 147.

Revue de presse

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Bibliographie

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